Découvrir un profil atypique, le neuro-droitier, le reconnaître, l’accompagner…

(article Catherine Besnard-Peron - décembre 2009)

 

 

Dans ma pratique, je rencontre des prescripteurs de coaching qui, impuissants à saisir le mode de fonctionnement de l’un de leurs collaborateurs, le présentent comme « UN CAS », inadapté, ingérable ou mettant en défaut sa hiérarchie. Qu’en est-il exactement ? Est-il justifié de qualifier une personne de « cas » alors qu’il est seulement « atypique » dans un environnement considéré? Comment le coach peut-il appréhender ces demandes d’accompagnement, sans tomber dans la demande cachée de conformité et ceci quand bien même, dans sa propre vision du monde, le coaché peut lui sembler, à lui coach, être véritablement « un cas »?

 

En effet, il est des clients qui nous surprennent à chaque occasion en situation de coaching. Ils ne se sont pas adressés à nous par hasard et nous questionnent depuis les résonnances que nous partageons avec eux, sur nos limites de coach et aussi d’être humain en ouverture à l’autre.

Le coach sait bien, parfois par convention, parfois par vécu expérientiel, que le partage de la vision du monde d’un être humain et d’un autre se réduit la plupart du temps au plus petit dénominateur commun. Au-delà de ce dénominateur commun, tout reste à explorer et à découvrir.

 

Je vous propose aujourd’hui de découvrir un profil atypique, dit « neuro-droitier », par opposition au « neuro-gaucher ». Malgré l’usage de termes a priori « techniques », je situe volontairement mon propos sur le plan de la métaphore car établir des distinctions est à double tranchant : définir des singularités pour mieux cloisonner et donc exclure ou (s’) exclure ou, au contraire, pour élargir la palette des nuances comme partie d’un même tout.

Ce que vous lirez ci-dessous vous semblera peut-être terriblement familier, peut-être au contraire cela apportera-t-il quelque éclairage sur un mode de fonctionnement qui vous semblerait a priori étrange voire illogique…

Ce mode ou plutôt, ce modèle de fonctionnement, dit « neuro-droitier », concerne à peu près 15 à 30 % de la population totale, sexes confondus. Nous sommes donc loin de l’atypisme marginal qui ne représente qu’un faible pourcentage.

En France par exemple, selon les statistiques précédentes, 9 à 18 millions de personnes (soit 4 à 8 millions si on considère la population active) auraient en préférence ce mode de fonctionnement. C’est une minorité certes, mais le nombre de ses représentants nécessite que l’on en perçoive mieux les contours et les singularités surtout si la majorité (dite « neuro-gauchère ») se fait prévaloir de la normalité.

 

La distinction de ces deux profils trouve son origine dans les travaux du neurophysiologiste Roger W.Sperry prix Nobel de médecine en 1981. Si j’évoque ici la fameuse métaphore  « cerveau gauche, cerveau droit », cela éclaire déjà beaucoup plus le sujet et certainement, vous connaissez déjà des éléments distinctifs de ce qui relève de la spécificité de chacun des deux hémisphères. La métaphore de deux hémisphères attribue à chacun de ces derniers un domaine de prévalence, pour expliquer des modes de fonctionnements mentaux différents, l’un plus séquentiel, l’autre plus global et intuitif. Nous utiliserions de manière préférentielle l’un ou l’autre selon la localisation du centre du raisonnement dans le cerveau ; mais les deux cohabitent.

 

 

Afin de mieux saisir en quoi ces deux types de raisonnement intellectuel diffèrent voici un bref aperçu des particularités de chacun d’eux :

 

Hémisphère gauche 

 

Séquentiel, verbal, analytique, rationnel, orienté par le temps, passe de l’abstrait au concret, isole les éléments, élabore des plans détaillés, gère le « comment », traite les détails et les éléments séparés.

Mots de l’hémisphère gauche : connaissance, logique, concepts, mots, nombres, parole, perception analytique, raisonnement, rationalisation, spécialisation, mode répétitif…

 

Hémisphère droit

 

Global, appréhende les ensembles, non verbal,  lieu de l’intuition et de l’impulsion, fonctionnement visuel-spatial, holistique, synthétique, intuitif, intemporel, diffus, passe du concret à l’abstrait, gère le « pourquoi »

Mots de l’hémisphère droit : expériences, émotions, images analogiques, perception systémique, intuition, globalisation, nouveauté, inconnu, monde complexe…

 


Mais concrètement, en quoi une préférence cérébrale impacte-elle notre quotidien ?

 

Les personnes à préférence séquentielle sont par exemple bien adaptées au système scolaire traditionnel où les connaissances sont enseignées élément par éléments, sans vision globale. Elles suivent sans souci les étapes les unes après les autres avec un grand sens des détails. Elles parviennent à démontrer et à justifier sans difficultés leur raisonnement dans le cadre d’exercices par exemple car leur mode de pensée suit un processus linéaire très proche dans la forme, de la restitution qui est demandée ensuite pour présenter cette pensée (un texte est intrinsèquement linéaire et séquentiel). Leur adaptation en organisation est relativement aisée.

 

Les personnes à raisonnement global vont appréhender en même temps toutes les informations qui leur arrivent et sans focaliser sur une seule. Dès lors, savoir ce que l’on attend précisément d’elles devient flou, en particulier lors du temps scolaire où c’était difficile de savoir ce qui était attendu par l’enseignant alors que cela coulait de source pour les autres. Si trouver la réponse était relativement facile et rapide, justifier le raisonnement relevait de l’impossible ou de la plus grande difficulté.

De même, pour eux, communiquer de manière fluide et linéaire, mot par mot, phrase par phrase alors que la pensée prend plutôt la forme d’une arborescence dont toutes les branches s’allumeraient d’un coup au lieu d’un allumage branche par branche, amoindrit considérablement l’impact du propos, le réduisant ou le rendant diffus ou même confus si l’arbitrage entre les idées n’est pas efficace.

 

Au-delà de ces caractéristiques, comment repère-t-on une personne à préférence neuro-droitière ?

 

Les portes d’entrée pour le coach sont doubles :  Le mode « expert » avec l’utilisation de tests (plus ou moins appropriés) et sous réserve que l’on sache déjà ce que l’on souhaite valider ou invalider, ou le mode « résonances de communautés » en situation de coaching, sachant que les problématiques elles-mêmes évoquées dans le cadre de l’accompagnement relèvent parfois de cette atypicité.

 

En ce qui concerne les tests, deux sont très connus,  les modèles PREDOM et HERMANN. Je laisse à chacun la possibilité d’explorer plus avant leurs contenus et processus. Je m’intéresse ici préférentiellement aux paramètres liés aux spécificités de l’hémisphère droit  qui peuvent conduire un client ou un prescripteur à solliciter un coach.

 

Quels sont les reproches, au plan professionnel, qui sont généralement faits à un neuro-droitier (reproches qui vont au fil du temps nourrir un profond sentiment de décalage ou d’inadéquation par rapport aux attendus et implicites de la vie et du travail en entreprise) ?

Quels sont ses principaux problèmes ou du moins quelles sont les compétences qu’il lui est demandé de développer  pour être en conformité avec celles de ses congénères ?

 

Depuis la fenêtre d’un neuro-gaucher préférentiel, le neuro-droitier est considéré comme étant peu clair dans l’organisation de son temps, de ses idées, de la gestion de ses émotions et d’ailleurs il peut susciter un peu de suspicion quant à sa fiabilité et sa constance…

In situ, il a des difficultés à organiser ses idées (l’arborescence de sa pensée le submergeant, il lui arrive fréquemment de perdre le fil), les structurer pour les présenter synthétiquement et en évitant le hors-sujet représente un défi continuellement relevé.

Faire un plan ne lui semble pas aussi simple qu’à d’autres et quand il est sûr de ses conclusions, il rencontre des difficultés à exposer le cheminement de sa pensée, voire à le justifier.

 

En situation d’apprentissage ou de production, son besoin d’avoir en amont une vision globale et d’ensemble peut s’avérer déroutante voire dérangeante.

 

De même, sa visibilité et sa gestion du temps sont sujettes à discrédit, la dispersion est un écueil potentiel.

 

De fait, il parvient à faire ce qu’il lui échoit sans difficulté si tant est qu’on ne lui demande pas de suivre des étapes bien définies à l’avance ou  de suivre ce qu’il a dit qu’il ferait, si d’aventure et sous l’injonction de ses collaborateurs, il a pris le risque de l’annoncer… La routine peut aussi devenir un facteur de stress et de procrastination.

 

Ses émotions le submergent facilement sans qu’il lui soit possible de les expliquer ou de s’y soustraire aussi promptement que d’autres. Elles contribuent alors parfois  à ajouter ou de la confusion dans la communication, ou à lui faire adopter une position forte de repli ou, au contraire, d’explosion dans des situations critiques.

 

Ses stratégies organisationnelles sont souvent méconnues des autres et de lui en particulier, ce qui le conduit à se déprécier et à être perçu en deçà de ses réelles compétences.

Les domaines  principalement impactés sont sa communication et l’externalisation de ses processus internes, ce qui peut suffire pour la genèse d’un sentiment de décalage avec la difficulté de ne pas savoir faire « autrement » et surtout «comme les autres » jusqu’au stade d’une confiance et d’une estime de soi dégradées.

Une des conséquences avancées de cet état peut prendre la forme d’une procrastination aggravée avec les tenants principaux que sont la peur de l’échec associée à une certaine forme de perfectionnisme, perçue comme étant inatteignable.

 

Et les points forts du neuro-droitier ?

 

Son fonctionnement de type global lui permet d’avoir plusieurs raisonnements simultanés mais il n’y a pas toujours accès en temps réel. Le processus interne de maturation est, dans ce cas, fondamental puisque les réponses ou les solutions attendues à un problème émergent souvent d’elles-mêmes sans que le neuro-droitier n’ait eu l’impression d’y avoir beaucoup réfléchi ni avoir la conscience des étapes suivies. Ce qui pourrait s’appeler « raisonnement par intuition ». 

Le traitement parallèle de raisonnements différents facilite la création de lien entre eux , avec pour conséquence le développement d’une certaine créativité de pensée ou de mise en œuvre jusqu’à la création de nouvelles idées ou perspectives novatrices.

L’appréhension globale des informations même éparses, lui confère une aptitude naturelle à appréhender la complexité. Le refus de la routine le conduit à proposer des changements, des évolutions là où d’autres restent dans leurs zones de confort. Tous ces paramètres, alliés à une certaine capacité à travailler dans l’urgence, lui donnent de sérieux atouts en situation de crise.

 

 

Un coach peut-il aider ce profil atypique et comment ?

 

L’aider, dans le cadre et le contexte qui sied au coaching et sur des problématiques idoines, oui, très certainement.

En premier lieu, en accueillant (plus facile à dire qu’à faire) un mode de fonctionnement sans jugement de valeur ni surtout sans tenter de lui faire rejoindre le camp des neuro-gauchers préférentiels, la tentative serait vouée à l’échec. En général, le neuro-droitier s’y est efforcé depuis sa tendre enfance et ce, tout au long de sa scolarité. Les stratégies proposées alors et à côté desquelles il est passé, ne lui conviennent toujours pas.

 

Evoquer avec lui la notion d’implicites et de stratégies propres à chacun des deux fonctionnements peut déjà amener un peu de détente quant à la perception de lui-même en tant qu’individu décalé et inadéquat. Se penser « autrement » et prendre de la distance avec ces évaluations implicites peut lui permettre de considérer différemment le « faire autrement » et investiguer des champs jusqu’alors délaissés par lui parce que perçus comme pas intéressants. Par exemple, son rapport à la pensée globale, à la complexité, son aptitude naturelle à l’approche systémique, son aisance dans les métaphores et les analogies.

Au quotidien ou au fil de l’accompagnement se percevoir et se penser autrement ne permet pas toujours de découvrir comment faire autrement, surtout lorsqu’il s’agit de l’externalisation de sa propre valeur ajoutée et que le contexte de l’entreprise se rappelle à vous en particulier dans ses exigences. C’est donc là aussi toute la pertinence d’un accompagnement en coaching.

 

En premier lieu, la vigilance du coach est requise pour ne pas valider l’assertion probable du prescripteur ou du coaché lui-même qu’il est un problème à résoudre ou une anormalité à « mouler » voire à « raboter ».  L’ouverture réelle du coach à la notion de « profil atypique » est un « plus ». Connaître quelques spécificités, les explorer avec son client, afin de l’amener à établir ses  propres stratégies d’organisation et de communication, écologiques pour lui mais aussi dans ses relations avec les autres.

 

Ainsi il peut, le cas échéant, judicieusement inviter son client à s’informer et/où rejoindre une communauté de neuro-droitiers, par exemple. Ce sont des espaces qui regorgent d’informations, d’idées, d’outils, de stratégies adaptées. Ces viviers sont aussi de formidables réservoirs de liens humains à tisser, dans le confort de la proximité de semblables et qui permettent au fil du temps de mieux vivre, collaborer et travailler avec les « non-semblables » dans le respect des différences de chacun.

 

Une mention particulière pour le Mind Mapping, en français,  « Carte Heuristique » (voir référence du site ci-dessous). Cet outil transversal permet de reprendre du pouvoir sur son temps, ses idées inorganisées, ses projets avortés, sa procrastination quotidienne, et de développer sa communication  et sa créativité dans l’écologie de soi. Que l’on ait une préférence de fonctionnement cérébral à gauche ou à droite…

 

Parmi les profils atypiques qu’est le modèle neuro-droitier, un profil encore à part, pas toujours bien perçu non plus, surtout en raison de liens établis implicitement avec pouvoir et politique, les HPI  ou Haut Potentiels Intellectuels, appelés autrefois surdoués.  Ils ont cette particularité d’avoir un mode préférentiel de fonctionnement de type neuro-droitier (au sens décrit dans ce texte et avec toutes les incompréhensions collatérales que cette préférence génère) et d’avoir une performance élevée ( évaluation par l’échelle de la WAIS 3 à partir de 16 ans , chez un psychologue) du point de vue  « cerveau gauche ».

Ils feront l’objet d’un prochain article et j’attire déjà votre attention sur le fait que, pour ces profils singuliers, comme pour tout être humain, la préférence est à distinguer de la performance.

 

Sans intention de ma part d’inférer dans les coaching en cours ou à venir, les outils ne sont que des outils et les modèles seulement des modèles, pas des vérités.  Par conséquent le coach garde toute sa place et sa valeur dans l’accompagnement de son client. A lui de travailler dans une perspective inclusive et distincte d’une recherche occultée de conformité.

L’un des territoires préférés du monde des coaches n’est-il d’ailleurs pas celui du cerveau droit ?

 

 

Catherine Besnard-Péron


Quelques références :

 

  • « Petit guide à l’usage des gens intelligents qui ne se trouvent pas très doués » de Béatrice Millêtre, pour la partie descriptive de certaines caractéristiques neuro-droitières
  • L’Ecole Française de l’Heuristique pour le mind mapping